Poésie bourgeoise

La poésie bourgeoise

Document exploité : La complainte Rutebeuf

 

Nul homme n’a jamais été si troublé

Que je le suis, en vérité,

Car jamais je n’ai eu moins d’argent.

Mon hôte veut en avoir,

Pour payer son logement,

Et j’en ai presque tout enlevé le contenu,

Au point que je m’en vais tout nu

Contre les rigueurs de l’hiver.

Ces mots me sont durs et pénibles,

Et ma chanson est bien changée maintenant

Par rapport au passé;

Peu s'en fout que je ne devienne fou en y pensant.

Il ne faut pas tanner dans du tan,

Car le réveil

Me tanne bien assez quand je m’eveille;

Et je ne sais, que je dorme ou veille,

Ou que je réfléchisse,

Où je pourrai trouver de quoi vivre

Pour survivre quelque temps:

Telle est la vie que je mène.

J’ai mis en gage tout ce que je pouvais,

Et j’ai tout déménagé hors de chez moi,

Car j’ai été couché malade

Trois mois sans voir personne.

Et ma femme a eu un enfant,

Si bien que pendant un mois

Elle a été à deux doigts de la mort.

Je gisais pendant ce temps

Dans l’autre lit,

Où j’avais peu de plaisir.

Jamais le fait d’être couché

Ne me plut moins qu’alors,

Car à cause de cela j’ai été dépouillé de mon avoir

Et je suis physiquement infirme

Jusqu’à ma mort.

Les maux ne savent pas venir seuls;

Tout ce qui devait m’advenir,

Est maintenant du passé.

Que sont mes amis devenus

Que j’avais tant cultivés,

Et tant aimés?

Je crois qu’ils se sont éparpillés;

Ils n’avaient pas été bien attachés,

Et ainsi ils ont failli.

De tels amis m’ont mis en mauvaise situation,

Car jamais, aussi longtemps que Dieu me mit à

l’épreuve

De bien des manières,

Je n’en vis un seul à mes côtés.

Je crois que le vent les a emportés,

L’amitié est morte:

Ce sont amis que le vent emporte,

Et il ventait devant ma porte,

Ainsi le vent les emporta,

Car jamais aucun ne me réconforta

Ni ne m’apporta rien de ce qui lui appartenait

Ceci m’apprend

Que celui qui a des biens, doit les prendre pour lui;

Mais celui-ci se repend trop tard

Qui a trop dépensé

Pour se faire des amis,

Car il ne les trouve pas sincères, même à moitié,

Pour lui venir en aide.

Je cesserai donc de courir la fortune,

Et je m’appliquerai à me tirer d’affaire

Si je le peux.

Il me faut aller trouver mes bons seigneurs

Qui sont courtois et débonnaires

Et qui m’ont fait vivre.

Mes autres amis sont tous des pourris:

Je les envoie à maître Orri

Et je les lui laisse.

On doit bien y renoncer

Et laisser telles gens à l’abandon,

Sans les réclamer,

Car il n’y a en eux rien à aimer

Que l’on doive juger digne d’amour.

Or je prie Celui

Qui fit trois partie de lui- même,

Qui ne sait refuser personne

Qui se réclame de lui,

Qui l’adore et le clame son seigneur,

Et qui soumet à la tentation ceux qu’il aime,

Car il m’a soumis,

Qu’il me donne bonne santé,

Pour que je fasse sa volonté

De bon cœur sans m’esquiver.

A monseigneur qui est fils de roi

J’envoie ma complainte et mon dit,

Car j’en ai bien besoin,

Car il m’est venu en aide très volontiers:

C’est le bon comte de Poitiers

Et de Toulouse;

Il saura bien ce que désire

Celui qui se lamente ainsi.

(Ici finit la complainte de Rutebeuf).


 

 

Notes en vrac

 

Que sont mes amis devenus

Que j’avais tant cultivés,

Et tant aimés?

Je crois qu’ils se sont éparpillés;

Ils n’avaient pas été bien attachés,

Et ainsi ils ont failli.

De tels amis m’ont mis en mauvaise situation,

Car jamais, aussi longtemps que Dieu me mit à

l’épreuve

De bien des manières,

Je n’en vis un seul à mes côtés.

Je crois que le vent les a emportés,

L’amitié est morte:

Ce sont amis que le vent emporte,

Et il ventait devant ma porte,

Ainsi le vent les emporta,

Car jamais aucun ne me réconforta

Métaphore, humour un peu absurde (autour du vent)

 


Il ne faut pas tanner dans du tan,

Car le réveil

Me tanne bien assez quand je m’eveille

Jeu de mots autour du verbe "tanner" qui donne un effet comique, comme une jonglerie verbale. (Rutebeuf est à la base un jongleur)





  

On doit bien y renoncer

Et laisser telles gens à l’abandon,

Sans les réclamer,

Car il n’y a en eux rien à aimer

Que l’on doive juger digne d’amour.

Or je prie Celui

Qui fit trois partie de lui- même,

Qui ne sait refuser personne

Qui se réclame de lui,

Qui l’adore et le clame son seigneur,

Et qui soumet à la tentation ceux qu’il aime,

Car il m’a soumis,

Qu’il me donne bonne santé,

Pour que je fasse sa volonté

De bon cœur sans m’esquiver.

A monseigneur qui est fils de roi

J’envoie ma complainte et mon dit,

Car j’en ai bien besoin,

Car il m’est venu en aide très volontiers:

C’est le bon comte de Poitiers

Et de Toulouse;

Il saura bien ce que désire

Celui qui se lamente ainsi.

(Ici finit la complainte de Rutebeuf)

Il parle d'abord de Dieu, puis de son protecteur. Pendant longtemps, ces derniers vers ont été censurés. D'une part parce qu'ils attaquent le comte de Poitiers, d'autre part parce qu'ils attaquent les hommes de Dieu qui ont manqué à leur tâche (l'aider quand il en avait besoin). La critique est à peine voilée, elle est quasi directe.

  




  
 

Les métaphores ont bien changé par rapport aux autres types de poésie, comme par exemple la poésie courtoise.





 

Ce n'est pas du tout un texte autobiographique. Les thèmes convenus sont utilisés par plus ou moins tous les poètes de la même époque.





 

A cette époque (13ème siècle), on voit apparaître une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie. Avec cette richesse, un art se développe et leur est destiné : l'art bourgeois. Il est plus réaliste, plus critique par rapport au pouvoir en place et laisse une place à l'humour.

  
  
  
  
  
  
  
  
  

 

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